| BEAT STREULI |
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| DES MOMENTS DE LUMIÈRE Une vision sans intention De Catherine Grout Luvre intitulée Marseille, 98 est une série de photographies faites sur plusieurs semaines dans la ville de Marseille. Elle appartient à un ensemble plus vaste dimages se reconnaissant par lambiance très urbaine dune grande ville, accueillant beaucoup de personnes à la fois, dans lordre et le désordre de la circulation et des activités de la vie de tous les jours. Le milieu urbain se comprend alors comme un lieu partagé en commun. Les images sont par ailleurs sans artifices, montrant les gens tels quils sont, pris dans des attitudes sans aprêts, cest pourquoi le spectateur ressent leur présence dans limmédiateté de lapparition. Dans un entretien réalisé avec Bernard Millet à la suite de cette série (publié dans le catalogue des Rencontres dArles 98), il dira: Lorsque je suis arrivé à Marseille, jai réfléchi sur la manière de faire ici, cette fois, dans cette ville particulière. À nouveau, je me suis posé la question de savoir sil est possible de travailler sans intentions. Même si dans le passé jai déjà tenté de délimiter des sujets, groupes de gens, territoires, etc., ce qui a pu donner des résultats intéressants, en principe lessentiel de mon travail tient à la rencontre de situations nouvelles sans a priori. Si lon peut comprendre ce quil veut dire dans sa tentative de ne pas venir avec des a priori, avec une interprétation de Marseille, et ce pour ne pas être aveugle aux situations réelles qui se proposeront à lui, néanmoins on peut se demander comment il est possible quun photographe puisse travailler sans intentions. Il suffit de penser à la visée lors de la prise de vue photographique, dont le principe même est dordinaire la volonté de saisir quelque chose intentionnellement. Beat Streuli réalise toutes ses photographies avec un téléobjectif, or son emploi, appartient dordinaire à une stratégie militaire ou voyeuriste, car il est généralement utilisé pour atteindre, justement, ce qui est hors datteinte et que lon veut saisir. Ce quelque chose est alors focalisé, abstrait de son contexte, et amené auprès de celui qui vise. La plupart des photographies de Streuli, ne mont pas donné cette impression. Pourquoi alors utiliser un téléobjectif si ce nest pas pour semparer des êtres et des choses ? Parce que, tout simplement, il permet de voir sans être vu. Ainsi, la personne photographiée au téléobjectif nest pas amenée à poser ne pouvant deviner quelle est dans le cadre dun viseur. Le fait est bien connu, toute personne qui se sait prise en photo ne se dispose-t-elle pas par rapport à sa mise en vue ? Les personnes photographiées à Marseille semblent indifférentes à laction du photographe quelles ne soupçonnaient pas. De son côté, Beat Streuli ne sest apparemment pas intéressé à décrire une situation, des faits et gestes, à caractériser tel lieu ou telle personne en fonction de ce qui pouvait les distinguer et les faire re-connaître. Dune manière générale, plus sensible à une atmosphère densemble, il délaisse le spectaculaire, lévénementiel. Latmosphère des grandes villes lui convient, car elle correspond à lanonymat de la foule, à une présence qui existe dans la diversité et lincognito. De nombreux récits littéraires, depuis le XIXème jusquau début du XXème siècle, ont traité de lattirance exercée par la foule des métropoles en expansion, au point den faire un thème littéraire. Par exemple, dans la courte description romancée écrite par Siegfried Kracauer intitulée LApparition sur la Canebière, une figure féminine singulière se détachant de la foule est suivie par le héros ; on trouve dans ce texte la fascination de lauteur pour les villes, leurs rues et les événements quelles génèrent, fascination quil partage avec son ami Walter Benjamin. En revanche, Beat Streuli ne relève ni lentité quasi abstraite de la foule considérée comme une masse en mouvement où les visages disparaissent, ni la figure singulière qui sen distinguerait par son comportement ou son habillement. Il profite de lanonymat de la foule, à la fois parce quil ny sera pas détecté, et parce que dans la foule les personnes peuvent se laisser être en public sans se donner un rôle qui sera vu et interprété. Présence urbaine Durant lété 1997, neuf images de jeunes, principalement dadolescents, photographiées à mi-corps et appartenant à la série Shibuya, 97, ont été visibles dans des panneaux publicitaires de la ville dEnghien-les-Bains. Leur emplacement dans les abri-bus était particulièrement approprié. Car, au lieu dêtre des affiches ordinaires, jouant dans le contexte urbain un rôle attractif par un apport de lettres, de couleurs et de formes, ces images ne proposaient, a priori, aucun signe, cest-à-dire quau lieu dêtre des points dancrage et dattirance pour un regard entraîné à discerner dans la totalité du visible ce qui le concerne, elles proposaient une ouverture. Aucune indication (pas même le nom de lartiste, ni celui de lassociation in situ qui lavait invité), aucun message, ne venait troubler la tranquille compagnie des images. Les habitants de la ville se sont dailleurs demandé ce que ces images venaient faire là, ce qui na rien détonnant. Ce genre de situation, qui met en suspens la logique habituelle de relation aux images, intéresse Beat Streuli, car lorsque le public ne comprend pas, il y a des chances pour quil regarde à nouveau ce qui échappe au registre du déjà connu ou du reconnaissable, et pour que son regard soit alors différent. La présence des jeunes japonais en photographie parmi les personnes attendant leur bus ou passant dans la rue, a souvent été pour moi si intense quelle me donnait le sentiment dune rencontre ; comme si, aussi étrange que cela puisse paraître, les japonais présents en image partageaient lespace de la rue avec les gens dEnghien. (Et ce nétait pas seulement dû au fait que lenvironnement autour des japonais nétait pas visible sur les photographies et que donc ceux-ci pouvaient se contextualiser nimporte où). Dans le quotidien dune banlieue parisienne, cette série sans histoire a eu la capacité douvrir ma vision sur le monde alentour. Contrairement aux publicités conçues pour favoriser un désir dobjet, ces images nont donc pas attiré mon regard en elles pour que joublie tout le reste. Elles nexcluaient pas ce qui les entouraient pour sembler plus vraies, plus désirables que le réel. Leur force fut plutôt dans leur manière dapparaître qui favorisait une certaine manière de (les) voir. Alors même que je les avais déjà vues, leur rayonnement ouvrait ma disposition visuelle au point de me faire voir comme pour la première fois, ou plus exactement sans savoir antérieur, sans préjugé. Lorsque cet événement douverture madvenait, il ny avait plus alors de différence entre les photographies et le monde, les deux existaient dans le même événement sans hiérarchie. Pour être ainsi dans le rythme dun moment du monde, les images nimposaient aucun langage, autrement dit, elles ne se donnaient pas comme représentation, mais comme présence, et les personnes photographiées étaient moins là en tant que portraits (définition sociale et personnalité), quen tant que moment, être-là dans un moment. À chaque fois, lévénement fut impressionnant car il dé-couvrait tout ce qui était là, comme on aurait retiré le filtre translucide empêchant le visible dêtre autre chose quune surface de lecture. La présence des uvres déliait les êtres et les choses de lenvironnement quotidien des hiérarchies de sens et dusages pour être dans une totalité visible. Apparitions désintéressées Techniquement, lapparition des images est évidemment différente lorsque le travail photographique de Beat Streuli est conçu sous forme de projection de diapositives, car les projections dramatisent lapparition en plaçant le spectateur dans une salle sombre où les images imposent leur clarté colorée ; par ailleurs, luvre est structurée dans la durée. Au lieu dêtre une série dimages dispersée en plusieurs endroits de la ville, elle est conçue en une unité temporelle faite de séquences orchestrées. Le mode dapparaître est-il pour autant modifié, dans le sens où, si la co-présence image et monde na pas lieu concrètement, y a-t-il pour autant objectivation ? Marseille, 98, projetée à Arles durant les Rencontres Internationales de la Photographie, dure trente-trois minutes et est composée de trois projections bord à bord formant un long mur dimages. Le fondu-enchaîné fait venir les images sans les imposer ; leur présence narrive pas soudainement avec le claquement de lappareil de projection, elle se constitue dans la lumière et sefface au même rythme un peu lent. Lévénement dapparition est sans intention et sans discours, labsence de pose saccompagnant, cette fois encore, dune absence de démonstration, chaque image étant singulière et aucune plus importante quune autre. Devant moi défilaient des personnes, des véhicules divers, des vues isolées ou panoramiques, une ou plusieurs vues dune même personne. Vent et soleil faisant cligner les yeux. Si le multiculturalisme fut évident, limpression dominante que jai ressentie concernait une certaine retenue de la plupart des personnes. Plutôt seules ou solitaires, elles naffichaient pas leurs sentiments, ne jouant pas de rôle vis-à-vis des autres. Chaque être (et chaque chose) était là en apparition, cest-à-dire, existant dans le moment précis de son apparition, non pas tant parce que la photographie serait un arrêt dans le temps, que parce que chacun était débarrassé de son contexte dorigine, de son appartenance sociale. La manière de photographier est décisive, afin que la visée sabstienne de focaliser lil sur tel ou tel détail qui ferait sens et qui enclencherait une narration interprétative ou telle attitude qui ferait surgir un contenu psychologique. Cet apparaître désintéressé, à lopposé, je le répète, du spectaculaire, est rendu possible par lattitude à lorigine des prises de vue. Si celle-ci nest pas objectivante, si elle peut laisser apparaître le monde sans lui attribuer de sens et sans vouloir le saisir cest que la vision du photographe est effectivement voulue sans a priori, une vision hors chronologie (sans avant et sans après), une vision, elle aussi, désintéressée. Ensuite luvre sélabore dans le choix des prises de vue et leur présentation, afin que limmédiateté de lapparition soit préservée sans pour autant lasser lattention du spectateur. Le rythme des trois projections bord à bord permet une modulation complexe, des images successives dune même personne, des vues symétriques ou asymétriques, des rencontres impossibles de regards fortuits, des respirations. Lattrait des grandes villes tient au renouvellement permanent de ce qui entre dans le champ de vision, des mouvements, des directions des corps et des regards, tout ce qui fait la richesse dun monde habité. Et cette richesse na pas besoin dêtre exceptionnelle pour être appréciée. Les personnes photographiées nexposent pas, ici, dhistoire personnelle ou collective. Et pourtant, luvre dans sa totalité, cest-à-dire lorsque lon ne considère plus la succession dimages après images, mais toute la projection, Beat Streuli nous présente une représentation de la ville de la Marseille. Celle-ci est concentrée sur des personnes uniques non hiérarchisées par des conditions socio-historico-politiques, laissant de côté larchitecture, ou lurbanisme, et ce, même dans les vues panoramiques. La plupart du temps, la prise de vue au téléobjectif se concentrant sur une portion très limitée despace, (cette portion, pouvant correspondre au corps dune ou de plusieurs personnes), met de côté le contexte environnant. Marseille nest pas là dans ses caractères typiques et reconnaissables, dans ses monuments ou dans ce qui attire tout de suite lattention. Elle est là dans le quotidien de ceux qui lhabitent. Le partage de lanonymat par les personnes et le photographe, le désintéressement conjugué en plus au respect du photographe pour les personnes (les laissant être ce quelles sont, sans vouloir quelles affichent leurs caractères sociaux), peuvent faire apparaître une ville par ses habitants. Chaque série attachée à une ville a sa propre particularité dans luvre de Beat Streuli, sans doute correspond-elle à sa manière de voir chaque ville. Cest là que son absence dintentionalité trouve sa limite. Si les personnes ne sont pas prises dans une vision interprétative, il y a de la part de lartiste la recherche dun sens invisible, un sens ou un climat, quelque chose qui ne se détache pas comme une figure sur un fond, qui ne se particularisera pas individuellement mais dans la multiplicité. Ce quelque chose existe dans limmédiateté de la rencontre lorsque luvre et la personne qui la voit sont dans la même contemporanéité, et parce que luvre a une durée et un déploiement (de la même manière quune morceau de musique ou quune chorégraphie), le sens se précise dans un après-coup quand lensemble a été recueilli par la mémoire du spectateur. Ici, labsence délément remarquable ou dindice pouvant attirer lattention empêche lobtention dune image mémorable. Lattrait de ses photographies tient en grande partie à cette faculté de toucher la mémoire sensible du spectateur, sa mémoire involontaire plutôt que la mémoire volontaire, cette dernière se caractérisant par la transmission dun savoir à partir dun langage commun, par la nomination et lanalyse, ou bien encore par la fabrication de récits, alors que la mémoire involontaire est celle des sens impressionnés par un événement dapparition. Celui-ci peut être bref, assemblé en séquences ou bien encore englobant toute luvre, car il se développe dans une durée indéterminée, celle de la dilatation de moments de lumière habités par un ensemble de personnes. Maintenant, dans ma mémoire, marrive une présence inconnue et familière, celle dune pluralité non hiérarchisée à laquelle jappartiens, celle dune présence au monde. Catherine Grout Paris, août-septembre 1998 back |
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